Une toile du street-artiste C215 modernise un peu l’atmosphère de ce grand hall froid aux épaisses portes de bois, toutes dotées d’un œilleton et de trois lourds verrous. Les artistes ont pris place juste devant ce mardi après-midi, à côté du bureau de la surveillante et face à une quinzaine de détenues de la maison d’arrêt des femmes de Versailles. Une guitare sèche et un micro branchés sur un ampli posé sur une corbeille à linge à l’envers : depuis dix ans, « le jazz se glisse entre les barreaux et fait tomber les murs des prisons, le temps d’un concert ». C’est l’incursion en banlieue du Festival de Jazz de Saint-Germain-des-Prés et de Kicca, son artiste coup de cœur de cette 17e édition.
Kicca et le guitariste Hervé Samb se lancent. La musique s’élève dans le puits de lumière et baigne les coursives. Petite et menue, la chanteuse aux airs de Uma Thurman étonne par sa voix qu’elle pousse aussi bien dans les graves que les aigus. Peu à peu, les pieds battent timidement la mesure, les épaules se balancent, les têtes dodelinent. Lorsque le duo reprend des standards en anglais, en particulier sur « Hit the road, Jack ! » de Ray Charles, l’interaction avec le public fait oublier les murs. Ou presque. « Ça fait du bien, je me sens un peu libérée », sourit Brigitte * avant d’être rattrapée par sa réalité. « Ça me rend un peu triste aussi, car ça me rappelle quand je pouvais aller voir des concerts dans des pubs, passer des soirées entre amis en musique », confie détenue de 56 ans, qui « aime mieux le jazz que le rap grossier qu’on doit entendre parfois », précise celle qui partage sa cellule avec cinq femmes de 20, 25, 46, 49 et 59 ans.
Ce mardi, parmi les détenues assises bien droites, quatre par banc, une seule s’est levée pour danser quelques secondes. Brigitte aurait bien aimé se déhancher un peu, « comme avant », mais elle « n’a pas osé ». Peut-être pour le prochain événement du genre. « On n’en accueille pas souvent, mais régulièrement », souligne une surveillante. Des moments importants pour les détenues pour « rester à la page » comme dit Brigitte, mais aussi pour le travail de réinsertion qui tient aussi à cœur au personnel de la maison d’arrêt qui apprécie cette « petite structure, à taille humaine ».

« J’espère qu’on vous a apporté un peu de bonheur et d’air frais », lance à la fin du concert Hervé Samb, « toujours touché par ces rencontres ». « Quand on sort d’ici, je me pose plein de questions, assure-t-il. On a tendance à penser que le mal est dedans, le bien dehors alors que tout n’est pas binaire. Les gens ont souvent atterri ici après des accidents de la vie. Ils ont une dette envers la société, certes. Mais ils ont aussi droit à ce qu’on leur apporte. »

* Son prénom a été modifié

Le Parisien